"La cité verticale"

avec Sylvie Landuyt


  • Crédits: 

    Sylvie Landuyt

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    Sylvie Landuyt

Vous saviez, vous, que les ancêtres Borana du Kenya pensaient que l’effort de vivre devait normalement déboucher, pour tous les sujets de la tribu qui s’y collait, sur le fidnaa, ou gabbina, en français « le rayonnement d’une personne bien nourrie, libérée de tout souci » ?

A une autre époque, plus ancienne sans doute mais plus près de nous, bien nourris et libérés de tout souci, les moines copistes du Moyen Age recopiaient les saintes écritures, incitant le petit peuple au voeu de pauvreté, d’abstinence, aux sacrifices en tous genres à la gloire de Dieu et de l’Etat, attribuant au passage à Thomas d’Aquin la nuance entre pauvreté et misère, l’une ne signifiant que le déni du superflu, alors que l’autre marquait de sa griffe fatale l’absence du nécessaire ou l’isolement social.

Une fois bien enfoncés les points sur les i, mis à part quelques hypocrisies censées tout verrouiller au moindre soupçon de révolte, nous voici face à cette distinction qui faisait de la misère une catastrophe et de la pauvreté un art de vivre.

Aujourd’hui, le pauvre n’est plus qu’un « personnage anonyme, détenteur d’une carte d’identité ou d’assisté certifiant que son revenu journalier est au-dessous d’une certaine« ligne de pauvreté » ­ ligne aujourd’hui établie par la Banque Mondiale à un dollar par jour pour tous les pauvres du monde ».

Celui qui sombre dans la misère trouve un monde sans repères où il est privé de la force vitale, sociale, de prendre en main sa destinée. Celle-là n’est pas réservée aux seuls sans-le-sou : elle prendra une autre forme si vous êtes riche d’argent, pauvre d’esprit et avide de superflus « comme un enfant dans un magasin de jouets ». La misère des nantis se caractérise par l’obsession maladive d’avoir plus, l’indifférence à l’autre, le mépris de celui qui n’est pas respectable grâce à son pouvoir d’achat élevé.

Il y a ceux enfin que la culpabilité visite et qui cherchent à se dédouaner. « Au nom de la lutte contre la pauvreté », des Gagnant-Gagnant contaminent les esprits de leurs solutions illusoires, « luttent contre les pauvres dans leur propre lutte contre la misère ». « Quand vous adoptez un enfant, vous n’avez pas envie de recevoir un petit handicapé, c’est normal, qu’est-ce que vous en feriez ? »

De misérables mariages ont lieu entre les plus désespérés et les histrions des mouvements extrémistes, fascistes, intégristes ou populistes qui, sous prétexte de l’abolir, font de la pauvreté un déshonneur. Dans leur tombe, ceux pour qui « les voies du plus-être n’étaient pas celles du plus-avoir », Socrate, Gandhi, le petit Jésus et on en passe, viennent de changer de côté…

Nous ne faisons pas de procès d’intention. Il s’agit d’une cité au milieu de rien, GagnantGagnant a une utopie, un rêve. Il veut en faire partager les avantages, autant sans doute qu’en tirer profit, ce qui pour lui est le minimum. Quand cela capote, il veut continuer à y croire et il trouve les pires solutions pour y arriver. Peut-être parce qu’on lui a fait croire que c’était sa seule manière d’exister. Il se voit aussi victime que les autres et plus encore parce que lui, à la différence des autres qui n’avaient rien, il a investi.

« Fable Citadine » : Sylvie Landuyt attelle une fois de plus son travail théâtral à la région qui l’a vue grandir. Avec la Compagnie de l’Agora Théâtre, dans les quartiers, les écoles, les foyers d’accueil ou les ateliers qu’elle mène à la Maison Folie, son écriture scénique se porte au devant des grands problèmes sociaux de notre temps.

Pour la forme, il y a cette « mise en vie » digne de Marco Martinelli, qui court-circuite la tradition théâtrale et « propose aux jeunes non-acteurs de faire du théâtre comme on fait du sport » :

Mon envie est le mélange des horizons. Alors sur un même thème, on improvise, on chante, on danse. On se fait du bien. Et puis, moi, je regarde. Mon rôle est de voir ce que chacun révèle de beau, d’urgent, de sensible. Et puis j’assemble pour que les corps qui se rencontrent se racontent au mieux, à l’endroit le plus sensible, le plus poétique, se regardent au présent et fassent le vide, pour laisser exister quelque chose qui va au-delà de la parole. Avec toute la matière que j’ai pu rassembler, Luc Malghem a écrit une matière texte. Cette matière a été triturée sur le plateau par les comédiens. Puis, j’en construisais au fur et à mesure l’architecture. J’écrivais le sens grâce aux corps qui circulent, se répondent sur le plateau. En pensant à la musique, à la lumière, à l’image… Je voudrais au bout du compte que chaque acteur soit au plus profond de lui et qu’il ne joue pas à être. Acteurs ou amateurs pour moi, au bout du compte, il n’y aurait plus de différences.

Pour le fond, un spectacle porteur d’un message social venu de Bertolt Brecht ou d’Erwin Piscator, avec ces relents de l’Art dont Picasso disait qu’il est « un mensonge qui nous permet de dévoiler la vérité » : On est parti de la réalité mais on est complètement dans la fable, le conte. On est dans la caricature, le rire, le trop invraisemblable. Peut-être. Et pourtant, je voudrais qu’on puisse y croire vraiment.

Tout semble se résoudre dans un déchaînement de violence apocalyptique. Evidemment, on pense à la réalité toute proche, l’incendie de la tour des Mésanges à la cité des Oiseaux, mais aussi au « Mahagonny » de Brecht, une certaine idée de « l’enfer où nous sommes déjà ». Il y a de ces paraboles qui finissent dans un anéantissement à la Sodome et Gomorrhe, comme si leur créateur ne pouvait que détruire son oeuvre quand la décadence fait place à la grandeur.

On est effectivement dans un endroit où il n’est plus possible de vivre sereinement ensemble. Tout se déchaîne contre tous, entre tous …parce que plus haut, un système économique est mis en place et eux ne peuvent plus y prendre part. Ils sont en dehors du système. Plus de sortie possible, coincé dans ce milieu d’où même le rêve s’est envolé. Nous sommes dans la tragédie contemporaine presque et comme dans la tragédie, les hommes meurent, les héros traversent… Des hommes sont sacrifiés dans cette histoire pour la didactique, pour que l’on se mette à parler, à réfléchir…

Les héros nous donnent l’espoir d’un autre chemin possible. La tragédie a formé la raison, a donné naissance à la démocratie … je pense que la tragédie a besoin de cette démesure pour délier les langues.

Propos recueillis par Philippe Drumel

- Citations : Majid Rahnema : Colloque Philia/ L’Agora, 18/10/2003, Orford, Québec. Luc Malghem : Fable Citadine

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